La première phrase était imposée...
Il
n’avait jamais cru aux légendes jusqu’à ce qu’il tombe sur ce carnet en plein
milieu de nulle part.
Horacio
Oliveira venait de reconnaître son propre carnet posé sur un des bancs du parc
de Palermo, endroit qu’il traversait pour la première fois.
Il
ignorait qu’il l’avait égaré. La découverte étrange ne le troubla pas.
Lorsqu’il
s’en saisit, il constata que le carnet, pourtant refermé vierge de toute trace
après sa dernière manipulation, était abondamment complété de textes et de
fragments rédigés et prêts à être assemblés, de notes détaillées illustrées de
quelques schémas fléchés simples.
Horacio
Oliveira ne tressaillit nullement en reconnaissant son écriture.
Il
resta d’un calme imperturbable en feuilletant ce qui était la trame détaillée
de la nouvelle dont il avait reçu commande il y a maintenant quinze jours. Le
plus gros du travail en semblait achevé. Il lisait et relisait attentivement
certains passages du carnet. Littéralement, il les découvrait.
Horacio
avait pris place sur le banc.
Il
se revoyait un peu plus tôt dans la journée. Il était sur son lieu de travail,
lancé pour son projet dans des recherches qu’il ne savait pas encore
infructueuses. Il les avait menées assez tard, dans des salles devenues
désertes, tel un voyageur égaré dans les blancs ou dans les marges, insensible
au moindre changement dans l’air silencieux de Babel.
Il n’était pas exactement perdu, il
avait glissé, il s’était peut-être absenté de lui-même, lui qui aimait entendre
le silence et, plus que tout, l’écouter.
L’ambiance
était étrange.
Avait-il
imaginé qu’en tendant bien l’oreille, il pourrait déceler dans ce frottement de
l’air quelques mots assourdis, langage inconnu, forme de magie, conversation
incertaine tentant une sortie de la verticalité serrée des pages ?
Tout à ses pensées, il n’avait sans
doute pas discerné les remous étouffés comme des souvenirs lointains, les
craquements furtifs d’étagères emplies de sorts et de croyances, ni même les
replis discrets de passeurs de musiques et de chants.
Était-il resté insensible, comme
coupé, presque hermétique au frissonnement des pages tournées, au clapotis de
couvertures refermées, en cet étrange labyrinthe peuplé de miroirs et de portes
secrètes, de pistes ouvertes et fermées…
Quelque chose aurait-il pris corps et
vie dans cette atmosphère où l’air vibrait, empli des révélations poétiques
d’esprits bienveillants, de songes qui planent au cœur des forêts d’Afrique,
calmes des bruits du passé ?
Mais
la forte improbabilité de cette situation l’aurait quelque peu ébranlé, au
point qu’il aurait fini immanquablement par se dire qu’il avait mal saisi ou
bien encore, en une hypothèse hallucinatoire nullement irréaliste, qu’il
n’avait pas pu entendre cela ailleurs que dans son propre rêve.
Et
c’est très certainement le moment qu’il aurait choisi pour changer d’histoire.
Horacio
Oliveira se leva et empocha son carnet.
Il
reprit son chemin.
Il
n’avait jamais cru aux légendes et un très léger sourire illuminait ses yeux.