jeudi 26 mars 2026
DV
dimanche 22 mars 2026
LETTRE INFERNALE
Lettre infernale à Monsieur Arthur Rimbaud
["La Lettre infernale à Monsieur Arthur Rimbaud" a été écrite pour la commémoration du centenaire de la mort de Rimbaud et a été publiée dans RN 08 en décembre 1992, texte inédit original en français. L'acteur - metteur en scène Jean-Paul Delore propose sur scène une étonnante lecture de ce texte.]
[Ce poème ’Lettre infernale’ peut être considéré comme un échange d'idées avec son compatriote Tchicaya U Tam’si et son texte ’La Source’ publié dans Revue Noire RN 05 de juin 1992]
Monsieur Rimbaud
Je vous le dis droit
dans l’âme
Ce monde est mort
Y compris la France
Je vous le redis
Tout droit dans la culotte
Ce monde finit bientôt
de mourir
Et vous n’irez plus
ni en Abyssinie ni en Asie
commercer d’absinthe
d’idées hautes comme des herbes
de belles humeurs
d’enthousiasmes panés
de panicules d’armes
Scuds artisanaux et mesquins
ambiances frêles – plus jamais
Non Monsieur Arthur
Vous n’irez plus
Vendre la queue du paon
et la queue du patron
Ni au bleuissant désert
de Nubie
Ni aux confins ardents
des chutes du Niamand-Garam
Les bêtes à la panure d’eau
de vent
et d’argent ne vous regarderont
plus du fond de la cervelle –
C’est fini Monsieur Arthur
À moins d’un écoulement d’artères
Vous ne sauterez plus
tous les buissons de la connaissance
intimement liée
au profit –
Monsieur Rimbaud
Je vous le dis droit
dans l’âme
Ce monde est mort
Y compris la France
Monsieur Arthur je vous le dis
d’Afrique
entre bérets verts français
et azimuts italiens nègres
Vous ne vendrez plus
cent mille grincements de vent
cent mille courtes pailles
tirées au destin d’un Verlaine
à l’arme rouge maintenant comprise –
Maintenant que le bleu
est porté couleur de l’humanité
Vous n’irez plus vous balader
à Charleville
ni à Charleroi
ni à Charles de Gaulle
autrement que coincé
dans une France lâchée
en cow-boyonie centrale
et où il fait froid aux yeux
au cerveau
à la bile
aux couilles
au dictionnaire…
Vous-même Monsieur Arthur
académicien des vents d’ouest
Vous n’irez plus d’ailleurs
que dans la tempête des bombes
aspiratoires –
Et l’on vous sommera
de passer l’aspirateur
sur l’académie des sciences morales
Monsieur Rimbaud
Je vous le dis droit
dans l’âme
Ce monde est mort
Y compris la France
Monsieur Arthur
Y en a bon français
de nègre dans vos semelles
et du mazout cru
et des crues d’arcs-en-ciel
et des cuites léoniennes
et du gain cahotique
et du sang arabe –
Vous pouvez me croire
à l’oreille d’un mot neuf
à fleur d’espérance loupée
à voix coriace
aussi dure que le mont Cameroun –
à espoir égal
Moi Cham
héritier du napalm
commandeur gazé
triché corps et âme
Il n’y a plus de saisons
en Enfer – plus de raison
plus de rien –
que du gain gras
grassant
harassant
et sans odeur –
plus de connaissance
plus d’angoisse en fleurs
on débarque tous les vents
pour danser la danse
du petit danseur blanc
Blancs de l’anus à l’âme
Et ça triche
ça ment
ça mentionne aux abords
de l’esprit –
Éminences grises
et manuelles à gogo
toute couille posée
et bien gardée
la bourse bave
Elle bavera
Cinquante degrés sous zéro
mais c’est à cette température-là
qu’on fait les poètes
Mais la France Monsieur Arthur opte pour le feu
Feu de bois
Que non –
Feu de tibias en Tchad coulée
une saison à cinq avrils
et ça coule
et ça coulera –
Je vous le dis d’Afrique
mère cocue
nous n’étoufferons plus
maintenant que le monde entier
n'est plus entier –
Monsieur Arthur
je vous le jure
Nous ne ferons plus
que des voyages à blanc.
Monsieur Rimbaud
Je vous le dis droit
dans l’âme
Ce monde est mort
Y compris la France
Sony Labou Tansi, Brazzaville, le 21 février 1991
J'ai eu la chance il y a deux ans environ
d'assister au spectacle qui m'a fait découvrir ce texte.
Ecoutez-le ici si le cœur vous en dit.
Louis Sclavis, clarinette
Sébastien Boisseau, contrebasse
Jean-Paul Delore, voix.
mercredi 18 mars 2026
Mars 2109
Je m’appelle Nicolas Personne.
Je suis une sorte de Monsieur Toulemonde.
Et ça m’a facilité les choses, j’ai l’impression.
Mon CV est passé comme une lettre à la poste.
Ma photo, pareil, je n’ai aucun signe distinctif réel.
Il y a 20 places.
Aujourd’hui, c’est la première heure de cours, grande fierté, et on va enfin faire connaissance. J’ai hâte qu’on développe un esprit de groupe.
En m’installant, j’ai un peu l’impression, comme un doute, que l’on se connaît déjà un peu. On éprouve quelquefois ce sentiment diffus, comme le truc sur la langue qui ne vient pas, ou un visage pas inconnu qu’on n’arrive pas à situer.
Mais ce n’est pas grave, je suis là pour l’expérience, pour obéir et rendre service, aussi vrai que ma maman s’appelait Paulette Mouton.
…
Après la récré, je ne savais plus où aller, je me suis donc rendu à l’évidence.
Ils s’appelaient tous PAREIL. Nicolas PAREIL. Vraiment bizarre. Du pareil au même.
Comme j’avais réalisé que j’étais à toutes les tables, je mis à profit l’interconnexion, en déplaçant le poste du pilotage de commandement cervical (PCC) en position cancre, zone du fond, tranquille, pas vu pas pris, et envoyai des signaux sur mes pareils, mes semblables, mes frères les plus farfelus, bavards, dissipés et agités pour semer le trouble dans le bel ordonnancement du cours.
J’avais estimé que l’instructeur me paraissait insuffisamment armé pour distinguer où j’étais réellement installé et mentalement actif. Une stratégie basée sur une faille de leur système. Je jetai un œil furtif et mi-clos pour confirmation, l’instructeur sans méfiance était débordé par Nicolas Pareil 11 et Nicolas Pareil 14, avec le renfort précieux de Nicolas Pareil 9 en train de donner dans l’imbécillité et la surenchère.
A quel moment dans les tests, il y avait eu un biais, une faille.
Allais-je m’en sortir ?
Je passai donc tout en revue, l’entretien dans la salle des photocopies, la fenêtre ouverte, le courant d’air, le grand mélange des différents doubles, et surtout ces questions étranges venues d’ailleurs : «Et Dieu dans tout ça ? », « Où s’arrête l’illusion, ou commence le réel ? »
Peu à peu, le doute me servant désormais de carburant, je sentis que je reprenais le contrôle, je revoyais tout un pan du mois de février, la période de tests, et c’était comme si j’avais déverrouillé une sécurité qu’ils avaient pourtant programmée avec « accès mémoire interdit ».
J’étais en train de franchir la frontière de l’illusion vers le réel.
L’instructeur ouvrit et fit entrer Nicolas Pareil 19.
Tiré inopinément de ma rêveuse réflexion discrète, je m’aperçus anxieusement que je n’avais pas remarqué son absence au retour de récréation. Je mis cela sur le compte de la composition du groupe qui m’accordait des circonstances atténuantes.
En l’écoutant, l’instructeur acquiesça comme s’il venait de recevoir une confirmation…juste avant de venir me chercher table 17 et de me mettre dehors pour qu’on me conduise manu militari au laboratoire.
Je pus en chemin dans le couloir ruminer à loisir sur Nicolas Pareil 19 : mission accomplie, grâce à lui, le jaune, la faille était quasi-maîtrisée. Réel. Illusion. Tout le monde descend.
Prochain cours 8 mars à 8h30.
samedi 14 mars 2026
Perché ?
-C’est sûr je fais partie d’une
expérience
Je ne sais plus ce
que je fais là-haut
Alors que je
reprends soudain conscience
Où est la clé pour
sortir du labo
Je ne sais plus ce
que je fais là-haut
Assis sur un
pliant nez au balcon
Où est la clé pour
sortir du labo
Comme l’impression
de faire le con
Assis sur un
pliant nez au balcon
Et pour quelqu’un
qui me verrait d’en bas
Comme l’impression
de faire le con
Ça ressemble à du
vrai n’importe quoi
Et pour quelqu’un
qui me verrait d’en bas
Allez donc me le
chercher, lui, l’auteur
Ça ressemble à du
vrai n’importe quoi
Il n’a pas pensé
que j’aurai peur ?
Allez donc me le
chercher, lui, l’auteur
Qu’il arrête de la
jouer démiurge
Il n’a pas pensé
que j’aurai peur ?
Et dîtes-lui bien
que ça urge, ça urge
Qu’il arrête de la
jouer démiurge
Je n’ose me
retourner vers le mur
Et dîtes-lui bien
que ça urge, ça urge
Si je bouge
j’agrandis les fissures
Je n’ose me
retourner vers le mur
Je garde les yeux
fixés sur l’air bleu
Si je bouge
j’agrandis les fissures
Gardez-moi de tout
geste malheureux
Je garde les yeux
fixés sur l’air bleu
Ce scénario me
fiche le vertige
Gardez-moi de tout
geste malheureux
J’espère qu’il n’a
pas prévu voltige
Ce scénario me
fiche le vertige
Ses intrigues de
plus en plus perchées
J’espère qu’il n’a
pas prévu voltige
Car je n’ai pas le
cœur à m’écraser
Ses intrigues de
plus en plus perchées
Là-haut je ne me
sens plus vraiment libre
Car je n’ai pas le
cœur à m’écraser
Si je défiais les
lois de l’équilibre
Là-haut, je ne me
sens plus vraiment libre
Coincé j’observe
sans fin l’horizon
Si je défiais les
lois de l’équilibre
Rimes tristes
diraient mon oraison
Coincé j’observe
sans fin l’horizon
Et j’évite le
moindre geste auguste
Rimes tristes
diraient mon oraison
Douze
pieds sous terre près de mon buste
Et j’évite le
moindre geste auguste
M’interdis un
sourire de façade
Douze
pieds sous terre près de mon buste
L’inconfort
grimpe, immobile escalade
M’interdis un
sourire de façade
Toujours pas de
piste d’atterrissage
L’inconfort
grimpe, immobile escalade
Quelqu’un, qui
pour sauver un personnage ?
Toujours pas de
piste d’atterrissage,
L’auteur
ne l’entend pas de cette oreille
Quelqu’un, qui
pour sauver un personnage ?
Signaux, fumées,
messages ou bouteilles,
L’auteur
ne l’entend pas de cette oreille
Quand enfin se
dissipe la substance
Signaux, fumées,
messages ou bouteilles,
-C’est sûr je fais
partie d’une expérience

