Je m’appelle Nicolas Personne.
Je suis une sorte de Monsieur Toulemonde.
Et ça m’a facilité les choses, j’ai l’impression.
Mon CV est passé comme une lettre à la poste.
Ma photo, pareil, je n’ai aucun signe distinctif réel.
Il y a 20 places.
Aujourd’hui, c’est la première heure de cours, grande fierté, et on va enfin faire connaissance. J’ai hâte qu’on développe un esprit de groupe.
En m’installant, j’ai un peu l’impression, comme un doute, que l’on se connaît déjà un peu. On éprouve quelquefois ce sentiment diffus, comme le truc sur la langue qui ne vient pas, ou un visage pas inconnu qu’on n’arrive pas à situer.
Mais ce n’est pas grave, je suis là pour l’expérience, pour obéir et rendre service, aussi vrai que ma maman s’appelait Paulette Mouton.
…
Après la récré, je ne savais plus où aller, je me suis donc rendu à l’évidence.
Ils s’appelaient tous PAREIL. Nicolas PAREIL. Vraiment bizarre. Du pareil au même.
Comme j’avais réalisé que j’étais à toutes les tables, je mis à profit l’interconnexion, en déplaçant le poste du pilotage de commandement cervical (PCC) en position cancre, zone du fond, tranquille, pas vu pas pris, et envoyai des signaux sur mes pareils, mes semblables, mes frères les plus farfelus, bavards, dissipés et agités pour semer le trouble dans le bel ordonnancement du cours.
J’avais estimé que l’instructeur me paraissait insuffisamment armé pour distinguer où j’étais réellement installé et mentalement actif. Une stratégie basée sur une faille de leur système. Je jetai un œil furtif et mi-clos pour confirmation, l’instructeur sans méfiance était débordé par Nicolas Pareil 11 et Nicolas Pareil 14, avec le renfort précieux de Nicolas Pareil 9 en train de donner dans l’imbécillité et la surenchère.
A quel moment dans les tests, il y avait eu un biais, une faille.
Allais-je m’en sortir ?
Je passai donc tout en revue, l’entretien dans la salle des photocopies, la fenêtre ouverte, le courant d’air, le grand mélange des différents doubles, et surtout ces questions étranges venues d’ailleurs : «Et Dieu dans tout ça ? », « Où s’arrête l’illusion, ou commence le réel ? »
Peu à peu, le doute me servant désormais de carburant, je sentis que je reprenais le contrôle, je revoyais tout un pan du mois de février, la période de tests, et c’était comme si j’avais déverrouillé une sécurité qu’ils avaient pourtant programmée avec « accès mémoire interdit ».
J’étais en train de franchir la frontière de l’illusion vers le réel.
L’instructeur ouvrit et fit entrer Nicolas Pareil 19.
Tiré inopinément de ma rêveuse réflexion discrète, je m’aperçus anxieusement que je n’avais pas remarqué son absence au retour de récréation. Je mis cela sur le compte de la composition du groupe qui m’accordait des circonstances atténuantes.
En l’écoutant, l’instructeur acquiesça comme s’il venait de recevoir une confirmation…juste avant de venir me chercher table 17 et de me mettre dehors pour qu’on me conduise manu militari au laboratoire.
Je pus en chemin dans le couloir ruminer à loisir sur Nicolas Pareil 19 : mission accomplie, grâce à lui, le jaune, la faille était quasi-maîtrisée. Réel. Illusion. Tout le monde descend.
Prochain cours 8 mars à 8h30.









