mercredi 18 mars 2026

Mars 2109

 



7 mars 2109.
Je m’appelle Nicolas Personne.
Je suis une sorte de Monsieur Toulemonde.
Et ça m’a facilité les choses, j’ai l’impression.
Mon CV est passé comme une lettre à la poste.
Ma photo, pareil, je n’ai aucun signe distinctif réel.
 
J’ai accepté par dévouement pour mon pays d’être candidat pour participer à une expérimentation, une étude scientifique sur l’éducation et l’apprentissage.
Il y a 20 places.
Aujourd’hui, c’est la première heure de cours, grande fierté, et on va enfin faire connaissance. J’ai hâte qu’on développe un esprit de groupe.
En m’installant, j’ai un peu l’impression, comme un doute, que l’on se connaît déjà un peu. On éprouve quelquefois ce sentiment diffus, comme le truc sur la langue qui ne vient pas, ou un visage pas inconnu qu’on n’arrive pas à situer.
Mais ce n’est pas grave, je suis là pour l’expérience, pour obéir et rendre service, aussi vrai que ma maman s’appelait Paulette Mouton.
 
Pour autant, à la récréation, je demanderai aux autres ce qu’il en pense.

Après la récré, je ne savais plus où aller, je me suis donc rendu à l’évidence.
Ils s’appelaient tous PAREIL. Nicolas PAREIL. Vraiment bizarre. Du pareil au même.
 
Je me sentais devenir de plus en plus méfiant, comme si le doute empiétait sur mon obéissance.  Et j’avais remarqué, sans entrer dans les détails techniques, que l’on était connectés. Cette étude, au cas on me l’aurait demandé, sentait un peu le dressage.
 
De retour dans la salle, je jetai négligemment un œil par la fenêtre et aperçus un paysage désertique. Je l’avais complètement oublié depuis mon arrivée le matin, mais l’avais-je vraiment oublié ? Le doute s’insinuait, s'infiltrait...lentement mais sûrement.
 
Je me lançai alors, au mépris des paroles lénifiantes et des consignes étranges de l’instructeur, dans une rêverie de cancre, celle habituellement réservée à la table 17 au fond près du radiateur.
Comme j’avais réalisé que j’étais à toutes les tables, je mis à profit l’interconnexion, en déplaçant le poste du pilotage de commandement cervical (PCC) en position cancre, zone du fond, tranquille, pas vu pas pris, et envoyai des signaux sur mes pareils, mes semblables, mes frères les plus farfelus, bavards, dissipés et agités pour semer le trouble dans le bel ordonnancement du cours.
J’avais estimé que l’instructeur me paraissait insuffisamment armé pour distinguer où j’étais réellement installé et mentalement actif.  Une stratégie basée sur une faille de leur système. Je jetai un œil furtif et mi-clos pour confirmation, l’instructeur sans méfiance était débordé par Nicolas Pareil 11 et Nicolas Pareil 14, avec le renfort précieux de Nicolas Pareil 9 en train de donner dans l’imbécillité et la surenchère.
 
C’est ainsi que je gagnai du temps. Je me mis à reconstituer dans une certaine quiétude, alors même que le radiateur chauffait mal, ce qui avait précédé. 
A quel moment dans les tests, il y avait eu un biais, une faille.
Allais-je m’en sortir ?
Je passai donc tout en revue, l’entretien dans la salle des photocopies, la fenêtre ouverte, le courant d’air, le grand mélange des différents doubles, et surtout ces questions étranges venues d’ailleurs : «Et Dieu dans tout ça ? », « Où s’arrête l’illusion, ou commence le réel ? »
Peu à peu, le doute me servant désormais de carburant, je sentis que je reprenais le contrôle, je revoyais tout un pan du mois de février, la période de tests, et c’était comme si j’avais déverrouillé une sécurité qu’ils avaient pourtant programmée avec « accès mémoire interdit ».
J’étais en train de franchir la frontière de l’illusion vers le réel.
 
On frappa à la porte de la salle. Inattendu.
L’instructeur ouvrit et fit entrer Nicolas Pareil 19.
Tiré inopinément de ma rêveuse réflexion discrète, je m’aperçus anxieusement que je n’avais pas remarqué son absence au retour de récréation. Je mis cela sur le compte de la composition du groupe qui m’accordait des circonstances atténuantes. 
 
Nicolas Pareil 19 glissa quelque chose à l’oreille de l’instructeur.
 
C’était bien dans ses manières, car mes premières impressions sur lui, placé tout devant, m’avaient mis sur l’hypothèse du chouchou fayot habillé en jaune qui lève la main tout le temps.
En l’écoutant, l’instructeur acquiesça comme s’il venait de recevoir une confirmation…juste avant de venir me chercher table 17 et de me mettre dehors pour qu’on me conduise manu militari au laboratoire.
Je pus en chemin dans le couloir ruminer à loisir sur Nicolas Pareil 19 : mission accomplie, grâce à lui, le jaune, la faille était quasi-maîtrisée. Réel. Illusion. Tout le monde descend.
Prochain cours 8 mars à 8h30.

samedi 14 mars 2026

Perché ?

 

(c) D'Lavigne




-C’est sûr je fais partie d’une expérience 

Je ne sais plus ce que je fais là-haut

Alors que je reprends soudain conscience 

Où est la clé pour sortir du labo 

 

Je ne sais plus ce que je fais là-haut

Assis sur un pliant nez au balcon

Où est la clé pour sortir du labo 

Comme l’impression de faire le con

 

Assis sur un pliant nez au balcon

Et pour quelqu’un qui me verrait d’en bas 

Comme l’impression de faire le con

Ça ressemble à du vrai n’importe quoi

 

Et pour quelqu’un qui me verrait d’en bas 

Allez donc me le chercher, lui, l’auteur 

Ça ressemble à du vrai n’importe quoi

Il n’a pas pensé que j’aurai peur ?

 

Allez donc me le chercher, lui, l’auteur 

Qu’il arrête de la jouer démiurge

Il n’a pas pensé que j’aurai peur ?

Et dîtes-lui bien que ça urge, ça urge

 

Qu’il arrête de la jouer démiurge

Je n’ose me retourner vers le mur

Et dîtes-lui bien que ça urge, ça urge 

Si je bouge j’agrandis les fissures

 

Je n’ose me retourner vers le mur

Je garde les yeux fixés sur l’air bleu

Si je bouge j’agrandis les fissures

Gardez-moi de tout geste malheureux

 

Je garde les yeux fixés sur l’air bleu

Ce scénario me fiche le vertige

Gardez-moi de tout geste malheureux

J’espère qu’il n’a pas prévu voltige

 

Ce scénario me fiche le vertige

Ses intrigues de plus en plus perchées

J’espère qu’il n’a pas prévu voltige

Car je n’ai pas le cœur à m’écraser

 

Ses intrigues de plus en plus perchées

Là-haut je ne me sens plus vraiment libre  

Car je n’ai pas le cœur à m’écraser

Si je défiais les lois de l’équilibre

 

Là-haut, je ne me sens plus vraiment libre  

Coincé j’observe sans fin l’horizon

Si je défiais les lois de l’équilibre

Rimes tristes diraient mon oraison 

 

Coincé j’observe sans fin l’horizon

Et j’évite le moindre geste auguste  

Rimes tristes diraient mon oraison

Douze pieds sous terre près de mon buste   

 

Et j’évite le moindre geste auguste  

M’interdis un sourire de façade

Douze pieds sous terre près de mon buste   

L’inconfort grimpe, immobile escalade

 

M’interdis un sourire de façade

Toujours pas de piste d’atterrissage    

L’inconfort grimpe, immobile escalade

Quelqu’un, qui pour sauver un personnage ?

 

Toujours pas de piste d’atterrissage,

L’auteur ne l’entend pas de cette oreille 

Quelqu’un, qui pour sauver un personnage ?

Signaux, fumées, messages ou bouteilles, 

 

L’auteur ne l’entend pas de cette oreille 

Quand enfin se dissipe la substance

Signaux, fumées, messages ou bouteilles,    

-C’est sûr je fais partie d’une expérience 


mardi 10 mars 2026

Bof



Au buffet, 

buffle affable affublé de fables bleues, brefs fabliaux blafards, 

au faible effet bœuf,

Bof, du bluff, des baffes, bouffon !  

vendredi 6 mars 2026

Cortazar (2)

 Voici un second extrait de Julio Cortazar avant de passer à autre chose.

ABATTAGE

  Cherchez, cherchez, oiseaux             
                                                                                    Jules Supervielle
 
L'arbre se changea en main qui chasse des nuages
inutilement tendue vers la lumière au loin ;
sur ses doigts se promenaient de minutieux lézards
qui guettaient entre les feuilles un souvenir obscur.
 
Des haches l'abattirent, on lui ouvrit la poitrine
à l'aide de crochets, rengaines et paumes baveuses ;
le faîte reposait son oreille sur le sol
enrobé dans sa pluie de grenouilles violacées.
 
Tombèrent le pin, l'ombú, le mauve eucalyptus,
le peuplier de lait et le saule de douleur.
On les passait la nuit par la scie ou la hache
pour tromper les oiseaux et recenser le bois.
 
(Les papillons inlassables dans les creux de l'air
de tous côtés cherchaient l'emplacement des feuilles ;
le criquet égaré déambula longtemps
et les oiseaux nichèrent dans l'image disparue.)
 


Julio CortázarSalvo el crepúsculo (1984) Crépuscule d'Automne
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle, 
Editions José Corti, collection ibérique 2010

lundi 2 mars 2026

Rond ?

 

Un chou-fleur électrique

Un jardinier  nietzschéen

Une valise de sang

Un grenier souterrain

Un téléphone mort

Une endive folk

Un tableau d’un mètre

Un raton-laveur artificiel

Une chambre à air louche

Un manchot basquaise

Un prénom mou

Un lampe à vent

Un sociopathe bio

Un siphon soucieux

Un âne chevaleresque

Décidément, quelque chose ne tournait pas rond dans cette enquête.

jeudi 26 février 2026

b

Lobby ou hobby, hautbois urbi et orbi, 

Bobby, l'abbé, abat l'obi et l'habit 

là-bas, où baba, le bébé aboie : 

lubie, bib bu ou bobo, abus d'ébats... 

Ubu bout : obéis, Bibi, débat d'hibou à bout ! 

dimanche 22 février 2026

Lus

Comme indiqué il y a quelque temps je change ma manière de procéder pour le recensement ici de mes lectures. Plus fréquent, plus imagé, plus bref.   

Voici un peu de ce que j'ai lu (il en manque déjà) depuis début 2026,avec un petit mot ...ou pas ! 


 

(496p.)

Très documenté, sur des faits historiquement vrais : de 1941 à 1945, tout étranger mettant le pied au Royaume-Uni est enfermé à Patriotic School, manoir au sud de Londres, jusqu'à ce que le MI5 établisse s'il est ou non un espion.  
Un roman qui n'en est pas totalement un, l'est parfois mais l'écriture peine à créer un peu d'empathie avec les personnages, pourtant potentiellement hauts en couleurs, mais cela reste un peu distant, froid. 


(240 p.)

Un démarrage bizarre, une bagarre, un homme assommé avec un lingot, une journaliste sur l'affaire, une chroniqueuse qui relaie, bref une critique des médias, de ses dérives, qui se voudrait satirique et grinçante, mais honnêtement j'ai trouvé cela fort convenu d'une part, et très artificiel d'autre part, avec une tendance circulaire à tourner en rond. La fin (la dernière phrase =Je me bats pour vous) est un joli sommet de démagogie qui a fini par me faire douter que Natasha Brown soit réellement la nouvelle étoile de la littérature britannique comme elle est présentée...En tout cas pas ici. 



(304 p.)

Une réussite à mon goût avec un ton assez grinçant mais pétri d'humanité, des personnages attachants : une infirmière tête brûlée se bat pour donner à un réfugié somalien décédé un enterrement digne, tandis que la police anglaise s'efforce de récupérer son corps et de dissimuler son crime. Belle construction alternant les chapitres personnage par personnage, du rythme, un intérêt soutenu et une satire réussie sur un problème humanitaire fort , les migrants.  



(195 p.)

Un petit Vila Matas que j’ai trouvé peu inspiré, c’est bien la première fois, comme s’il n’avait pas trouvé le fil pour sortir de ses habituelles histoires labyrinthiques. Quelques bons moments, trop rares.



(184 p.) 

Un roman magnifique, il faut se laisser le temps d'entrer dans l'histoire de cet anthropologue qui s'est suicidé, des lettres qu'il a laissées ou pas, des éléments mal connus ou ignorés de sa vie et l'enquête (ou quête) du narrateur agit peu à peu, sur fond de jungle brésilienne, avec une puissance hypnotique et envoûtante. Remarquable. 



( 150 p.)

Un petit roman très ludique et fortement second degré, l'auteur connaît le sujet à fond, et certes il faut un peu connaître le personnage et la réputation de l'écrivain américain culte J D Salinger auteur de L'attrape-coeur. C'est la réserve, car on peut louper des choses. Ici cela devient une histoire d'espionnage absolument folle qui joue avec le mythe Salinger, ses romans, écrits pas écrits, des suites hypothétiques et surtout "avoir le monopole des rêves des adolescents du monde entier » . Très décalé, un régal. 


  

(335 pages)
Un flot poétique ininterrompu. 

Le point de départ en est l'Oiseau Blanc de Nungesser et Coli, parti pour traverser l'Atlantique le 8 mai 1927, et jamais arrivé nulle part.

Après coup, je ne suis pas persuadé que la lecture soit le meilleur ressort pour ce texte, qui me semble devoir être dit, incarné. Des extraits en lecture publique l'éclaireraient indiscutablement. 

L'objectif est clairement de toucher au plus près du souffle épique de l'épopée, avec en particulier le mythe de voler, et l'aventure humaine qu'ont écrite et tracée tous les pionniers de la fin du XIXe et début du XXe siècles.  Alors ça brasse énormément de petits récits, avec des noms plus ou moins connus de celles et ceux qui ont exploré, ont vécu cette aventure, ont disparu, en bateau, en avion...  Les bribes de l'Oiseau Blanc y sont bien noyées, ironie du sort.

Cette profusion m'était sans doute inattendue, la langue creusée et pétrie à mesure donne un texte avec beaucoup de répétitions qui m'ont franchement gêné, en me donnant le sentiment qu'on tournait en rond ou autour du pot, et finalement en n'arrivant pas, comme l'Oiseau Blanc. 



 

(125 p)
Une très belle écriture, quelquefois flottante ou en suspension, qui confère à l'histoire un mouvement de valse -hésitation entre rêve et réalité, l'ambiance est donc chargée d'attente, de poésie, et même d'étrangeté. L'ensemble est à dormir debout, un livre "La Rose d'Or" sert de fil conducteur, il a le même nom que l'hôtel où s'est arrêté le narrateur, mais ce fil n'est pas aussi fiable qu'un fil d'Ariane. 
Beaucoup de charme, à défaut de réponses -vous l'aurez compris- car l'enjeu n'est pas là. 


A suivre.