lundi 30 mars 2026

Apprendre les fleurs

POUR LES ENFANTS


Les collines escarpées, les pentes
des statistiques
sont là devant nous.
montée abrupte
du tout, qui s'élève
s'élève, alors que tous
nous nous enfonçons.
 
On dit 
qu'au siècle prochain
ou encore à celui d'après
il y aura des vallées, des pâturages
où nous pourrons nous rassembler en paix
si on y arrive.
 
Pour franchir ces crêtes futures
un mot à vous,
à vous et vos enfants :
 
restez ensemble,
apprenez les fleurs, 
allez léger
 
**
 
The rising hills, the slopes,
of statistics
lie before us.
the steep climb
of everything, going up,
up, as we all
go down.
 
In the next century
or the one beyond that,
they say,
are valleys, pastures,
we can meet there in peace
if we make it.
 
To climb these coming crests
one word to you, to
you and your children :
 
stay together
learn the flowers
go light
 
Gary Snyder, Montagnes et rivières sans fin
traduit de l'anglais (américain) par Olivier Delbard, 
éditions du Rocher 2002. 

jeudi 26 mars 2026

DV


Dave le devin dit "vingt" 
et vida dix vins divins 
Devisant d'Ovide, du vent, des douves, 
en dévot ovoïde de la dive diva vaudou  
il évida vos doux duvets d'avant...   
devant le divan.

dimanche 22 mars 2026

LETTRE INFERNALE

 

Lettre infernale à Monsieur Arthur Rimbaud

["La Lettre infernale à Monsieur Arthur Rimbaud" a été écrite pour la commémoration du centenaire de la mort de Rimbaud et a été publiée dans RN 08 en décembre 1992, texte inédit original en français. L'acteur - metteur en scène Jean-Paul Delore propose sur scène une étonnante lecture de ce texte.]
[Ce poème ’Lettre infernale’ peut être considéré comme un échange d'idées avec son compatriote Tchicaya U Tam’si et son texte ’La Source’  publié dans Revue Noire RN 05 de juin 1992]
  
  

Monsieur Rimbaud

Je vous le dis droit

dans l’âme

Ce monde est mort

Y compris la France

Je vous le redis

Tout droit dans la culotte

Ce monde finit bientôt

de mourir

Et vous n’irez plus

ni en Abyssinie ni en Asie

commercer d’absinthe

d’idées hautes comme des herbes

de belles humeurs

d’enthousiasmes panés

de panicules d’armes

Scuds artisanaux et mesquins

ambiances frêles – plus jamais

  

Non Monsieur Arthur

Vous n’irez plus

Vendre la queue du paon

et la queue du patron

Ni au bleuissant désert

de Nubie

Ni aux confins ardents

des chutes du Niamand-Garam

Les bêtes à la panure d’eau

de vent

et d’argent ne vous regarderont

plus du fond de la cervelle –

  

C’est fini Monsieur Arthur

À moins d’un écoulement d’artères

Vous ne sauterez plus

tous les buissons de la connaissance

intimement liée

au profit –

  

Monsieur Rimbaud

Je vous le dis droit

dans l’âme

Ce monde est mort

Y compris la France


Monsieur Arthur je vous le dis

d’Afrique

entre bérets verts français

et azimuts italiens nègres

Vous ne vendrez plus

cent mille grincements de vent

cent mille courtes pailles

tirées au destin d’un Verlaine

à l’arme rouge maintenant comprise –

  

Maintenant que le bleu

est porté couleur de l’humanité

Vous n’irez plus vous balader

à Charleville

ni à Charleroi

ni à Charles de Gaulle

autrement que coincé

dans une France lâchée

en cow-boyonie centrale

et où il fait froid aux yeux

au cerveau

à la bile

aux couilles

au dictionnaire…

  

Vous-même Monsieur Arthur

académicien des vents d’ouest

Vous n’irez plus d’ailleurs

que dans la tempête des bombes

aspiratoires –

  

Et l’on vous sommera

de passer l’aspirateur

sur l’académie des sciences morales


Monsieur Rimbaud

Je vous le dis droit

dans l’âme

Ce monde est mort

Y compris la France


  Monsieur Arthur

Y en a bon français

de nègre dans vos semelles

et du mazout cru

et des crues d’arcs-en-ciel

et des cuites léoniennes

et du gain cahotique

et du sang arabe –

  

Vous pouvez me croire

à l’oreille d’un mot neuf

à fleur d’espérance loupée

à voix coriace

aussi dure que le mont Cameroun –

à espoir égal

Moi Cham

héritier du napalm

commandeur gazé

triché corps et âme

Il n’y a plus de saisons

en Enfer – plus de raison

plus de rien –

que du gain gras

grassant

harassant

et sans odeur –

plus de connaissance

plus d’angoisse en fleurs

on débarque tous les vents

pour danser la danse

du petit danseur blanc

Blancs de l’anus à l’âme

Et ça triche

ça ment

ça mentionne aux abords

de l’esprit –

Éminences grises

et manuelles à gogo

toute couille posée

et bien gardée

la bourse bave

Elle bavera

Cinquante degrés sous zéro

mais c’est à cette température-là

qu’on fait les poètes

  

Mais la France Monsieur Arthur opte pour le feu

Feu de bois

Que non –

Feu de tibias en Tchad coulée

une saison à cinq avrils

et ça coule

et ça coulera –

  

Je vous le dis d’Afrique

mère cocue

nous n’étoufferons plus

maintenant que le monde entier

n'est plus entier – 


Monsieur Arthur

je vous le jure

Nous ne ferons plus

que des voyages à blanc.


Monsieur Rimbaud

Je vous le dis droit

dans l’âme

Ce monde est mort

Y compris la France  




Sony Labou Tansi, Brazzaville, le 21 février 1991


J'ai eu la chance il y a deux ans environ 

d'assister au spectacle qui m'a fait découvrir ce texte. 

Ecoutez-le ici si le cœur vous en dit.

Louis Sclavis, clarinette 

Sébastien Boisseau, contrebasse 

Jean-Paul Delore, voix.  

mercredi 18 mars 2026

Mars 2109

 



7 mars 2109.
Je m’appelle Nicolas Personne.
Je suis une sorte de Monsieur Toulemonde.
Et ça m’a facilité les choses, j’ai l’impression.
Mon CV est passé comme une lettre à la poste.
Ma photo, pareil, je n’ai aucun signe distinctif réel.
 
J’ai accepté par dévouement pour mon pays d’être candidat pour participer à une expérimentation, une étude scientifique sur l’éducation et l’apprentissage.
Il y a 20 places.
Aujourd’hui, c’est la première heure de cours, grande fierté, et on va enfin faire connaissance. J’ai hâte qu’on développe un esprit de groupe.
En m’installant, j’ai un peu l’impression, comme un doute, que l’on se connaît déjà un peu. On éprouve quelquefois ce sentiment diffus, comme le truc sur la langue qui ne vient pas, ou un visage pas inconnu qu’on n’arrive pas à situer.
Mais ce n’est pas grave, je suis là pour l’expérience, pour obéir et rendre service, aussi vrai que ma maman s’appelait Paulette Mouton.
 
Pour autant, à la récréation, je demanderai aux autres ce qu’il en pense.

Après la récré, je ne savais plus où aller, je me suis donc rendu à l’évidence.
Ils s’appelaient tous PAREIL. Nicolas PAREIL. Vraiment bizarre. Du pareil au même.
 
Je me sentais devenir de plus en plus méfiant, comme si le doute empiétait sur mon obéissance.  Et j’avais remarqué, sans entrer dans les détails techniques, que l’on était connectés. Cette étude, au cas on me l’aurait demandé, sentait un peu le dressage.
 
De retour dans la salle, je jetai négligemment un œil par la fenêtre et aperçus un paysage désertique. Je l’avais complètement oublié depuis mon arrivée le matin, mais l’avais-je vraiment oublié ? Le doute s’insinuait, s'infiltrait...lentement mais sûrement.
 
Je me lançai alors, au mépris des paroles lénifiantes et des consignes étranges de l’instructeur, dans une rêverie de cancre, celle habituellement réservée à la table 17 au fond près du radiateur.
Comme j’avais réalisé que j’étais à toutes les tables, je mis à profit l’interconnexion, en déplaçant le poste du pilotage de commandement cervical (PCC) en position cancre, zone du fond, tranquille, pas vu pas pris, et envoyai des signaux sur mes pareils, mes semblables, mes frères les plus farfelus, bavards, dissipés et agités pour semer le trouble dans le bel ordonnancement du cours.
J’avais estimé que l’instructeur me paraissait insuffisamment armé pour distinguer où j’étais réellement installé et mentalement actif.  Une stratégie basée sur une faille de leur système. Je jetai un œil furtif et mi-clos pour confirmation, l’instructeur sans méfiance était débordé par Nicolas Pareil 11 et Nicolas Pareil 14, avec le renfort précieux de Nicolas Pareil 9 en train de donner dans l’imbécillité et la surenchère.
 
C’est ainsi que je gagnai du temps. Je me mis à reconstituer dans une certaine quiétude, alors même que le radiateur chauffait mal, ce qui avait précédé. 
A quel moment dans les tests, il y avait eu un biais, une faille.
Allais-je m’en sortir ?
Je passai donc tout en revue, l’entretien dans la salle des photocopies, la fenêtre ouverte, le courant d’air, le grand mélange des différents doubles, et surtout ces questions étranges venues d’ailleurs : «Et Dieu dans tout ça ? », « Où s’arrête l’illusion, ou commence le réel ? »
Peu à peu, le doute me servant désormais de carburant, je sentis que je reprenais le contrôle, je revoyais tout un pan du mois de février, la période de tests, et c’était comme si j’avais déverrouillé une sécurité qu’ils avaient pourtant programmée avec « accès mémoire interdit ».
J’étais en train de franchir la frontière de l’illusion vers le réel.
 
On frappa à la porte de la salle. Inattendu.
L’instructeur ouvrit et fit entrer Nicolas Pareil 19.
Tiré inopinément de ma rêveuse réflexion discrète, je m’aperçus anxieusement que je n’avais pas remarqué son absence au retour de récréation. Je mis cela sur le compte de la composition du groupe qui m’accordait des circonstances atténuantes. 
 
Nicolas Pareil 19 glissa quelque chose à l’oreille de l’instructeur.
 
C’était bien dans ses manières, car mes premières impressions sur lui, placé tout devant, m’avaient mis sur l’hypothèse du chouchou fayot habillé en jaune qui lève la main tout le temps.
En l’écoutant, l’instructeur acquiesça comme s’il venait de recevoir une confirmation…juste avant de venir me chercher table 17 et de me mettre dehors pour qu’on me conduise manu militari au laboratoire.
Je pus en chemin dans le couloir ruminer à loisir sur Nicolas Pareil 19 : mission accomplie, grâce à lui, le jaune, la faille était quasi-maîtrisée. Réel. Illusion. Tout le monde descend.
Prochain cours 8 mars à 8h30.