samedi 14 février 2026

Cortazar

Je vais partager de temps à autre des textes d'auteurs, prose poétique ou poèmes. Au gré de mes feuilletages !  


Instructions pour remonter une montre

Là-bas au fond il y a la mort, mais n'ayez pas peur. Tenez la montre d'une main, prenez le remontoir entre deux doigts, tournez-le doucement. Alors s'ouvre un nouveau sursis, les arbres déplient leurs feuilles, les voiliers courent des régates, le temps comme un éventail s'emplit de lui-même et il en jaillit l'air, les brises de la terre, l'ombre d'une femme, le parfum du pain.
Que voulez-vous de plus? Attachez-la vite à votre poignet, laissez-la battre en liberté, imitez-la avec ardeur. La peur rouille l'ancre, toute chose qui eût pu s'accomplir et fut oubliée ronge les veines de la montre, gangrène le sang glacé de ses rubis. Et là-bas dans le fond, il y a la mort si nous ne courons pas et n'arrivons avant et ne comprenons pas que cela n'a plus d'importance.


JULIO CORTAZAR

4 commentaires:

  1. La mort, la seule dont le pouvoir reste en place depuis la nuit des temps, nous incite à vivre. Cortazar a l'art et la manière... de nous faire ouvrir les yeux. Aujourd'hui je vais tourner doucement mon remontoir. Avec deepl.com je me suis amusée à faire traduire cette phrase en portugais puis en anglais, puis à la lire à voix haute. Quelle plaisir !

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  2. Plaisir de le lire en français aussi. Merci, merci.
    Dans ses textes courts que j'ai en español, of course, voici l'original:

    Instrucciones para dar cuerda al reloj

    Allá al fondo está la muerte, pero no tenga miedo. Sujete el reloj con una mano, tome con dos dedos la llave de la cuerda, remóntela suavemente. Ahora se abre otro plazo, los árboles despliegan sus hojas, las barcas corren regatas, el tiempo como un abanico se va llenando de sí mismo y de él brotan el aire, las brisas de la tierra, la sombra de una mujer, el perfume del pan.
    ¿Qué más quiere, qué más quiere? Átelo pronto a su muñeca, déjelo latir en libertad, imítelo anhelante. El miedo herrumbra las áncoras, cada cosa que pudo alcanzarse y fue olvidada va corroyendo las venas del reloj, gangrenando la fría sangre de sus rubíes. Y allá en el fondo está la muerte si no corremos y llegamos antes y comprendemos que ya no importa.

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    1. Merci Colo pour le judicieux complément !

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