7 mars 2109.
Je m’appelle Nicolas Personne.
Je suis une sorte de Monsieur Toulemonde.
Et ça m’a facilité les choses, j’ai l’impression.
Mon CV est passé comme une lettre à la poste.
Ma photo, pareil, je n’ai aucun signe distinctif réel.
J’ai accepté par
dévouement pour mon pays d’être candidat pour participer à une expérimentation,
une étude scientifique sur l’éducation et l’apprentissage.
Il y a 20 places.
Aujourd’hui, c’est la première heure de cours, grande fierté, et on va enfin faire connaissance. J’ai hâte qu’on développe un esprit de groupe.
En m’installant, j’ai un peu l’impression, comme un doute, que l’on se connaît déjà un peu. On éprouve quelquefois ce sentiment diffus, comme le truc sur la langue qui ne vient pas, ou un visage pas inconnu qu’on n’arrive pas à situer.
Mais ce n’est pas grave, je suis là pour l’expérience, pour obéir et rendre service, aussi vrai que ma maman s’appelait Paulette Mouton.
Pour autant, à la
récréation, je demanderai aux autres ce qu’il en pense.
…
Après la récré, je ne savais plus où aller, je me suis donc rendu à l’évidence.
Ils s’appelaient tous PAREIL. Nicolas PAREIL. Vraiment bizarre. Du pareil au même.
Je me sentais devenir
de plus en plus méfiant, comme si le doute empiétait sur mon obéissance. Et j’avais remarqué, sans entrer dans les
détails techniques, que l’on était connectés. Cette étude, au cas on me
l’aurait demandé, sentait un peu le dressage.
De retour dans la
salle, je jetai négligemment un œil par la fenêtre et aperçus un paysage
désertique. Je l’avais complètement oublié depuis mon arrivée le matin, mais
l’avais-je vraiment oublié ? Le doute s’insinuait, s'infiltrait...lentement mais sûrement.
Je me lançai alors, au
mépris des paroles lénifiantes et des consignes étranges de l’instructeur, dans
une rêverie de cancre, celle habituellement réservée à la table 17 au fond près
du radiateur.
Comme j’avais réalisé que j’étais à toutes les tables, je mis à profit l’interconnexion, en déplaçant le poste du pilotage de commandement cervical (PCC) en position cancre, zone du fond, tranquille, pas vu pas pris, et envoyai des signaux sur mes pareils, mes semblables, mes frères les plus farfelus, bavards, dissipés et agités pour semer le trouble dans le bel ordonnancement du cours.
J’avais estimé que l’instructeur me paraissait insuffisamment armé pour distinguer où j’étais réellement installé et mentalement actif. Une stratégie basée sur une faille de leur système. Je jetai un œil furtif et mi-clos pour confirmation, l’instructeur sans méfiance était débordé par Nicolas Pareil 11 et Nicolas Pareil 14, avec le renfort précieux de Nicolas Pareil 9 en train de donner dans l’imbécillité et la surenchère.
C’est ainsi que je
gagnai du temps. Je me mis à reconstituer dans une certaine quiétude, alors
même que le radiateur chauffait mal, ce qui avait précédé.
A quel moment dans les tests, il y avait eu un biais, une faille.
Allais-je m’en sortir ?
Je passai donc tout en revue, l’entretien dans la salle des photocopies, la fenêtre ouverte, le courant d’air, le grand mélange des différents doubles, et surtout ces questions étranges venues d’ailleurs : «Et Dieu dans tout ça ? », « Où s’arrête l’illusion, ou commence le réel ? »
Peu à peu, le doute me servant désormais de carburant, je sentis que je reprenais le contrôle, je revoyais tout un pan du mois de février, la période de tests, et c’était comme si j’avais déverrouillé une sécurité qu’ils avaient pourtant programmée avec « accès mémoire interdit ».
J’étais en train de franchir la frontière de l’illusion vers le réel.
On frappa à la porte de
la salle. Inattendu.
L’instructeur ouvrit et fit entrer Nicolas Pareil 19.
Tiré inopinément de ma rêveuse réflexion discrète, je m’aperçus anxieusement que je n’avais pas remarqué son absence au retour de récréation. Je mis cela sur le compte de la composition du groupe qui m’accordait des circonstances atténuantes.
Nicolas Pareil 19
glissa quelque chose à l’oreille de l’instructeur.
C’était bien dans ses
manières, car mes premières impressions sur lui, placé tout devant, m’avaient
mis sur l’hypothèse du chouchou fayot habillé en jaune qui lève la main tout le
temps.
En l’écoutant, l’instructeur acquiesça comme s’il venait de recevoir une confirmation…juste avant de venir me chercher table 17 et de me mettre dehors pour qu’on me conduise manu militari au laboratoire.
Je pus en chemin dans le couloir ruminer à loisir sur Nicolas Pareil 19 : mission accomplie, grâce à lui, le jaune, la faille était quasi-maîtrisée. Réel. Illusion. Tout le monde descend.
Prochain cours 8 mars à 8h30.
Je m’appelle Nicolas Personne.
Je suis une sorte de Monsieur Toulemonde.
Et ça m’a facilité les choses, j’ai l’impression.
Mon CV est passé comme une lettre à la poste.
Ma photo, pareil, je n’ai aucun signe distinctif réel.
Il y a 20 places.
Aujourd’hui, c’est la première heure de cours, grande fierté, et on va enfin faire connaissance. J’ai hâte qu’on développe un esprit de groupe.
En m’installant, j’ai un peu l’impression, comme un doute, que l’on se connaît déjà un peu. On éprouve quelquefois ce sentiment diffus, comme le truc sur la langue qui ne vient pas, ou un visage pas inconnu qu’on n’arrive pas à situer.
Mais ce n’est pas grave, je suis là pour l’expérience, pour obéir et rendre service, aussi vrai que ma maman s’appelait Paulette Mouton.
…
Après la récré, je ne savais plus où aller, je me suis donc rendu à l’évidence.
Ils s’appelaient tous PAREIL. Nicolas PAREIL. Vraiment bizarre. Du pareil au même.
Comme j’avais réalisé que j’étais à toutes les tables, je mis à profit l’interconnexion, en déplaçant le poste du pilotage de commandement cervical (PCC) en position cancre, zone du fond, tranquille, pas vu pas pris, et envoyai des signaux sur mes pareils, mes semblables, mes frères les plus farfelus, bavards, dissipés et agités pour semer le trouble dans le bel ordonnancement du cours.
J’avais estimé que l’instructeur me paraissait insuffisamment armé pour distinguer où j’étais réellement installé et mentalement actif. Une stratégie basée sur une faille de leur système. Je jetai un œil furtif et mi-clos pour confirmation, l’instructeur sans méfiance était débordé par Nicolas Pareil 11 et Nicolas Pareil 14, avec le renfort précieux de Nicolas Pareil 9 en train de donner dans l’imbécillité et la surenchère.
A quel moment dans les tests, il y avait eu un biais, une faille.
Allais-je m’en sortir ?
Je passai donc tout en revue, l’entretien dans la salle des photocopies, la fenêtre ouverte, le courant d’air, le grand mélange des différents doubles, et surtout ces questions étranges venues d’ailleurs : «Et Dieu dans tout ça ? », « Où s’arrête l’illusion, ou commence le réel ? »
Peu à peu, le doute me servant désormais de carburant, je sentis que je reprenais le contrôle, je revoyais tout un pan du mois de février, la période de tests, et c’était comme si j’avais déverrouillé une sécurité qu’ils avaient pourtant programmée avec « accès mémoire interdit ».
J’étais en train de franchir la frontière de l’illusion vers le réel.
L’instructeur ouvrit et fit entrer Nicolas Pareil 19.
Tiré inopinément de ma rêveuse réflexion discrète, je m’aperçus anxieusement que je n’avais pas remarqué son absence au retour de récréation. Je mis cela sur le compte de la composition du groupe qui m’accordait des circonstances atténuantes.
En l’écoutant, l’instructeur acquiesça comme s’il venait de recevoir une confirmation…juste avant de venir me chercher table 17 et de me mettre dehors pour qu’on me conduise manu militari au laboratoire.
Je pus en chemin dans le couloir ruminer à loisir sur Nicolas Pareil 19 : mission accomplie, grâce à lui, le jaune, la faille était quasi-maîtrisée. Réel. Illusion. Tout le monde descend.
Prochain cours 8 mars à 8h30.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire