Lettre infernale à Monsieur Arthur Rimbaud
["La Lettre infernale à Monsieur Arthur Rimbaud" a été écrite pour la commémoration du centenaire de la mort de Rimbaud et a été publiée dans RN 08 en décembre 1992, texte inédit original en français. L'acteur - metteur en scène Jean-Paul Delore propose sur scène une étonnante lecture de ce texte.]
[Ce poème ’Lettre infernale’ peut être considéré comme un échange d'idées avec son compatriote Tchicaya U Tam’si et son texte ’La Source’ publié dans Revue Noire RN 05 de juin 1992]
Monsieur Rimbaud
Je vous le dis droit
dans l’âme
Ce monde est mort
Y compris la France
Je vous le redis
Tout droit dans la culotte
Ce monde finit bientôt
de mourir
Et vous n’irez plus
ni en Abyssinie ni en Asie
commercer d’absinthe
d’idées hautes comme des herbes
de belles humeurs
d’enthousiasmes panés
de panicules d’armes
Scuds artisanaux et mesquins
ambiances frêles – plus jamais
Non Monsieur Arthur
Vous n’irez plus
Vendre la queue du paon
et la queue du patron
Ni au bleuissant désert
de Nubie
Ni aux confins ardents
des chutes du Niamand-Garam
Les bêtes à la panure d’eau
de vent
et d’argent ne vous regarderont
plus du fond de la cervelle –
C’est fini Monsieur Arthur
À moins d’un écoulement d’artères
Vous ne sauterez plus
tous les buissons de la connaissance
intimement liée
au profit –
Monsieur Arthur je vous le dis
d’Afrique
entre bérets verts français
et azimuts italiens nègres
Vous ne vendrez plus
cent mille grincements de vent
cent mille courtes pailles
tirées au destin d’un Verlaine
à l’arme rouge maintenant comprise –
Maintenant que le bleu
est porté couleur de l’humanité
Vous n’irez plus vous balader
à Charleville
ni à Charleroi
ni à Charles de Gaulle
autrement que coincé
entre un Journiac hennissant
et un Genet pété à quatre
épingles d’angoisse blanche
dans une France lâchée
en cow-boyonie centrale
et où il fait froid aux yeux
au cerveau
à la bile
aux couilles
au dictionnaire…
Vous-même Monsieur Arthur
académicien des vents d’ouest
Vous n’irez plus d’ailleurs
que dans la tempête des bombes
aspiratoires –
Et l’on vous sommera
de passer l’aspirateur
sur l’académie des sciences morales
Monsieur Arthur
Pitié pour cette France
qui n’a jamais eu plus grand
que la raison et la culture
France jetée au vent
et qui ne germera pas
avant le siècle dernier –
Monsieur Arthur
Y en a bon français
de nègre dans vos semelles
et du mazout cru
et des crues d’arcs-en-ciel
et des cuites léoniennes
et du gain cahotique
et du sang arabe –
Vous pouvez me croire
à l’oreille d’un mot neuf
à fleur d’espérance loupée
à voix coriace
aussi dure que le mont Cameroun –
à espoir égal
Moi Cham
héritier du napalm
commandeur gazé
triché corps et âme
Il n’y a plus de saisons
en Enfer – plus de raison
plus de rien –
que du pain gras
grassant
harassant
sans odeur –
plus de connaissance
plus d’angoisse en fleurs
on débarque tous les vents
pour danser la danse
du petit danseur blanc
Blancs de l’anus à l’âme
Et ça triche
ça ment
ça mentionne aux abords
de l’esprit –
Éminences grises
et manuelles à gogo
toute couille posée
et bien gardée
la bourse bave
Elle bavera
Cinquante degrés sous zéro
c’est à cette température-là
qu’on fait les poètes
Mais la France Monsieur Arthur opte pour le feu
Feu de bois
Que non –
Feu de tibias en Tchad coulée
une saison à cinq avrils
et ça coule
et ça coulera –
le feu tient lieu de raison
et la faim
et le débarquement des jambes
Maison Viannay d’ordures
savantes –
Mazenan
Bardey ça barde
au fin fond des cavalcades
Je vous le dis d’Afrique
mère cocue
nous n’étoufferons plus
maintenant que le monde entier
n'est plus entier –
Avec une mère – patrie
malade de cent pestes
Le métier – même de s’accroupir
est bradé à mort
contre des pierres lancées
contre du plomb
Tadjoura hennit
comme un vieux cheval blanc
blancheur d’escrocs
angoisses vertes en pays-tibia
corps vêtus de soie
âme nue
qui a dénudé l’intelligence
Monsieur Arthur
je vous le jure
Nous ne ferons plus
que des voyages à blanc.
Sony Labou Tansi, Brazzaville, le 21 février 1991
J'ai eu la chance il y a deux ans environ d'assister au spectacle qui m'a fait découvrir ce texte.
Ecoutez-le ici si le coeur vous en dit.
Louis Sclavis, clarinette ; Sébastien Boisseau, contrebasse ; Jean-Paul Delore, voix.
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