Imaginez... Vous vivez dans l'ombre d'un personnage
célèbre (vivant ou ayant réellement existé), d'un homme d'importance ou d'une
femme puissante. Vous pouvez inventer votre personnage, le créer de toute
pièce, le noircir, l'embellir, nous le faire aimer, détester etc... Racontez (à la première
personne du singulier), décrivez concrètement, dérivez follement, à votre guise !
Aujourd’hui
je prends la plume. Prescription.
Je…Quelle
sensation étrange d’utiliser ce pronom, moi qui n’en ai jamais eu vraiment
l’opportunité, ni même, soyons précis, l’autorisation.
C’était
le prix convenu pour la place à occuper auprès de lui. Elle était avant tout
rémunératrice et je ne me rappelle plus exactement les circonstances qui m’y
ont conduit.
Remonter
le temps, revenir aux origines, n’est pas si simple finalement. La toute
première rencontre m’échappe, j’ai davantage souvenir de la visite qui
s’ensuivit et scella le tout. Discrétion, quasi anonymat, efficacité étaient
les termes du contrat.
L’homme
avait eu vent -allez savoir comment- de mes modestes talents dans un domaine
qui lui tenait à cœur. Le sien, tout simplement.
Il
ne fallut pas longtemps pour que dans sa vie passablement agitée où il ne
pouvait être sur tous « les fronts », je me retrouve chargé de ce
qu’il appelait « certains réglages ».
Les
trames, plus ou moins lâches, me parvenaient, je mettais en forme, parfois
plus, et nous avions des rendez-vous réguliers au cours desquels je rendais
compte, lors d’échanges à sens unique. Immuable.
Un
des moments les plus marquants et les plus anciens qui me revienne eut lieu un
matin pluvieux de 1896, du côté de Woking où il s’était installé après son
remariage. Ce fut la seule de nos réunions qui se tint chez lui. Je frappai à
la porte et entrai dans le bureau quand j’y fus invité. Il était bien là, il
m’attendait, assis à sa table de travail.
-Alors,
mon cher, comment allez-vous et où en sommes-nous ?
Je
sortis mes liasses de papier, en prenant sur moi, comme toutes les fois où il
disait « nous ».
Fort
commode pour lui, mais je n’avais pas le choix. C’était le rituel, je lui
exposai la situation sur le projet en cours. Je savais bien sûr qu’il n’avait
pas pris la peine de consulter en détail les copies que je lui avais adressées
quelques jours plus tôt.
Ce
fut l’habituelle séance de jérémiades, « nous » allons être en
retard, les développements n’étaient pas bons, rien n’allait ou presque … Un
déluge de mauvaise foi. Immuable. C’était quand même moi qui me tapais le
boulot !
Mais
je ne m’attendais pas à ce qui s’ensuivit.
Il
tira de son bureau un paquet qu’il déficela avant de me tendre son contenu.
C’était un ordre bien sûr. Quelque trente minutes plus tard, je me retrouverai
aussi mortifié que momifié en étant entièrement recouvert de bandelettes.
J’avais été intronisé cobaye d’une expérience sensée éprouver le réalisme de
certaines situations du projet en cours.
Ce
fut une des nombreuses gouttes qui lentement s’accumulèrent en moi pour
composer un mélange instable d’humiliation et de frustration.
Certes,
les rémunérations me firent tenir, même si elles étaient souvent réglées avec
retard. Et j’avais plaisir toutefois à composer et à rédiger les récits,
j’étais dans mon élément.
Au
fil du temps, il ne se privait pas en passant de me conter les plus beaux
exploits de sa vie agitée, mettant à profit le secret absolu qui nous liait. Et
cela pesa de plus en plus, j’en avais plus qu’assez de Dorothy, Amber ou
Rebecca puisqu’en ce domaine aussi son œuvre fut prolifique. Et bizarrement le
« nous » n’y était plus de mise.
Et
ce fut ainsi pendant des années et des années. Que ce soit pour le docteur
Moreau, les premiers hommes dans la lune, et même la guerre des mondes, je fis
pourtant bien plus que ma part.
Anonyme
et insoupçonné.
Je
fus l’homme de l’ombre.
Le
nègre.
Un
jour ce fut le jour de trop, je pris mes cliques et mes claques, n’en pouvant
plus.
Elizabeth
était peut-être le prénom qui me fit déborder.
J’en avais plus qu’assez de ce « nous », de ces histoires de maîtresses,
de ce contrat.
Avec
moi disparurent Septimus Browne et Sosthenes Smith. Pseudonymes derrière
lesquels il se cachait en cachant que je m’y cachais. Ce fut sans doute une des
rares choses qu’il n’avait pu anticiper. Ah, ce cher Herbert George, sa vie,
son œuvre, quand j’y repense...
L’homme
invisible, c’était moi.